Depuis un an maintenant, nous expérimentons Justine et moi l’habitat partagé. D’abord auprès de nos amis de l’Oasis de la Borderie, qui nous ont inconsciemment mais habilement « tendu le piège » 😉 de la Vendée, nous menant ensuite auprès de Mélanie, Joël et leurs enfants, pour imaginer et vivre un projet d’installation ensemble : l’Oasis Terre d’Utopie.

Après un peu plus de 6 mois de cette deuxième expérience, nous arrivons au terme de larges questionnements, et pouvons apporter certains éléments de réponse quant à la méthode et à l’avenir de l’habitat partagé ; pour nous.

L’habitat partagé, à chacun le sien

Pour avoir visité pas mal d’Oasis ou d’EcoLieux depuis 4 ans, et notamment depuis juin 2016 ; et pour avoir suivi le MOOC Concevoir son Oasis, du mouvement Colibris, nous savons qu’il n’existe pas de modèle unique pour mener un projet d’habitat partagé. Finances, espaces privés / collectifs, véhicules, nourriture, implantation des habitats, gestion des espaces partagés, éducation, mode de gouvernance… comptent parmi les nombreux items où prendre le temps de placer le curseur entre le tout collectif et le tout individuel est indispensable. Ce curseur se positionne après de longues et mûres séances de travail individuel puis collectif, et doit rester mouvant dans le temps pour être ajusté par les habitants au fil de l’expérience.

Chaque habitat partagé trouve donc son équilibre (ou pas !) et le cultive humblement au fil du temps ; humblement car je crois qu’il faut savoir accepter de le modifier parfois selon tel ou tel événement, surtout selon l’expérience vécue ensemble. Mon cher et tendre « déséquilibre constructif », tel les pas du marcheur ; notre chère et tendre culture du doute, sont là encore pertinents à nos yeux.

Si cet exercice est particulièrement important, c’est notamment parce que vient s’ajouter au quotidien, à la fois en chapeau, en moteur, en frein et en régulateur, le fameux PFH, qui harmonise ou déséquilibre, adoucit ou raffermit les relations et les ressentis, questionnant à fréquence variable tous les choix que l’on peut faire. Défini comme le « Putain » de Facteur Humain par les uns, ou Précieux Facteur Humain par d’autres, il est à écouter, à observer, à choyer en permanence. Il existe pour cela des méthodes, des outils essentiellement à base de communication (non violente si possible) qu’il est selon moi prépondérant de ne pas négliger tout au long de la vie. C’est valable pour le couple, pour les relations avec sa famille, ses amis ; c’est bien sûr plus que valable pour des co-habitants, qui expérimentent un mode de vie particulier dont la réussite repose essentiellement sur ce PFH.

Là encore, pas de recette préparée à l’avance. Même les ingrédients varient d’un projet à l’autre !

Enfin, un troisième pilier confère à chaque habitat partagé son caractère unique : le rêve commun, la « raison d’être » du projet. La définition de ce cap à suivre, ou à notre sens de ce cap à vivre, est bien sûr le fruit d’un travail commun. Et il nous semble important de se laisser la possibilité de le faire évoluer dans le temps si cela s’avère nécessaire. Si un seul rêve, invariant, nous occupait individuellement tout au long de notre vie, cela se saurait ; alors à plusieurs…

La douce variabilité et la délicatesse de ces trois fondamentaux peuvent nécessiter, on l’a vu, un important travail de définition en amont ; au début de l’expérience d’habitat partagé. Il est à nos yeux également clair qu’elles nécessitent l’expérimentation ; le test ; avec évaluation sincère et consciente des résultats. Après, seulement après, peut-on affirmer que passé l’élan initial (la volonté), le rationnel de la vie concrète confirme la faisabilité du projet d’habitat partagé. Et encore, tout demeure potentiel sujet à évolution. Être conscient de cela [nous] apporte une forme de sécurité quant à notre liberté d’action par rapport au projet ; la possibilité d’en partir, ou au contraire d’y rester.

Le doute m’habite…

…et c’est bien normal ! Surtout pour Justine et moi (comme pour beaucoup d’autres sans doute), qui avons érigé la culture du doute en pilier de nos constructions individuelles et commune. L’image me vient ici de certaines maisons en bambou qui résistèrent mieux que celles en béton lors du tremblement de terre de 2010 en Haïti…

Lorsqu’une forme de mal être, même s’il n’est pas omniprésent, s’installe chez l’un ou plusieurs des habitants d’une Oasis, on se questionne et on questionne, naturellement. Lorsque certains des habitants ne se sentent pas tout à fait chez eux après plusieurs mois d’expérience, on questionne encore. Lorsque les ajustements individuels semblent trop importants pour assurer une sereine viabilité du collectif ou même du bien-être individuel, là encore on se questionne, et on questionne. Par défaut de communication, les relations humaines entre les habitants d’une Oasis peuvent alors se crisper, mettant à l’épreuve les uns et / ou les autres. Un peu ; beaucoup ; trop ?

Comment définir le « trop » ? Peu d’éléments de réponse ici. Au feeling ! Encore faut-il savoir s’écouter. Cultiver son bien-être individuel reste indispensable pour cultiver le bien-être collectif. Alors se recentrer sur soi, puis sur son foyer, tout en cultivant le dialogue avec les autres habitants, à la fois pour essayer de comprendre, éventuellement pour désamorcer, enfin pour conserver une qualité de vie collective minimum ; celle sur laquelle nous sommes tous en accord.

Le doute apparaît, puis il peut s’installer. Le doute est installé, il nous habite. On tente le décryptage, seul et dans le dialogue ; à deux puis à quatre. On infuse, on médite, on s’écoute, et on dialogue encore. Incompatibilité des caractères, des façons de vivre, parfois des façons d’être ; incompatibilité dans la façon de faire. Les complémentarités d’hier glissent vers des différences trop prononcées. Constat de complication des relations. On s’enfonce dans les méandres des explications à rallonge car le spectre de la séparation pointe déjà le bout de son nez. Sommes-nous dans la prise de conscience ou le trop facile abandon ?

Beaucoup de questions, pas de réponse évidente. On se donne du temps, mais pas trop ; c’est pas le genre ; et c’est particulièrement inconfortable. Là dessus tout le monde est d’accord. Dans ces cas là, Justine et moi cherchons à nous raccrocher au troisième pilier de notre construction commune, du projet : le rêve, la raison d’être (le rêve formalisé –rationalisé).

Pour ce dernier, Justine et moi avons constaté qu’il était vite devenu absent du quotidien. En six mois, s’il n’a pas disparu, il n’a pas occupé la place qu’on lui accorde habituellement. En ce qui me concerne, l’évidence me frappe. C’est une compromission avec moi-même ; et j’ose dire avec nous, Justine et moi. Le rêve est pour nous, individuellement, un moteur. A nous deux, depuis cinq ans, c’est puissance 10. Le rêve, petit ou grand, a toujours été conjugué au présent. On se rend compte qu’ici il nous est nécessaire d’attendre. Pas qu’on nous l’impose ; mais c’est comme ça. Presque à l’en oublier pour ne vivre « que » le quotidien. Or notre quotidien, et c’est un choix assumé, c’est (ou ce sont) le.s rêve.s ! Le bonheur n’est pas un objectif à atteindre, c’est le chemin ! Tout cela est lié ; ici tout cela est difficile.

Vient la relecture de la raison d’être du projet d’Oasis. Un élément me frappe encore. Ce rêve rationalisé, ou formalisé, stipule un certain nombre d’éléments que nous avons établi comme prépondérants. A notre sens pas pour demain, pas comme objectif, mais comme chemin ; comme mode de vie. Le projet, pour nous, c’est comme le bonheur : ce n’est pas un but à atteindre, c’est le chemin que nous dessinons ensemble pour tendre vers un ou plusieurs objectifs de réalisation commune.

Or certains éléments de cette raison d’être ne font pas partie du quotidien ; et pour nous, pas des moindres.

Choisir, c’est renoncer ?

Comment prendre une juste décision quant à notre avenir dans le projet ? Dire « non » aujourd’hui signifie-t-il que nous ne voulons pas, ou ne pouvons pas, évoluer au sein d’un habitat partagé ?

Sachant que fondamentalement, nous estimons profondément pertinent, pour cultiver à la fois le bien-être individuel et le bien-être collectif, de mutualiser un certain nombre de choses, à des degrés forcément différents. L’habitat partagé nous apparaît toujours comme une vraie bonne réponse à un tas d’enjeux de la société actuelle, tant économiques, culturels et sociaux, qu’environnementaux.

Alors choisir de mettre un terme à notre implication dans l’Oasis Terre d’Utopie, serait-ce renoncer à la mutualisation ?

Dans notre cas, renoncer aussi à cet éco-système dans lequel nous avons largement commencé à nous intégrer depuis un an ? Renoncer, surtout, à toute forme d’échange, de partage et de construction commune avec Mélanie, Joël, les enfants ?

« Back to basics » !! Nous en parlions Justine et moi lors d’une conférence à Marseille en mars dernier. Nous en parlons régulièrement à ceux qui trop souvent en font fi. Quelqu’un de cher nous en parlait encore récemment. Personnellement, j’en parle fort fort depuis 2010 et certains virages fondamentaux dans ma vie. Je me suis fait une promesse à ce moment là : écouter mon instinct, suivre mon élan. Depuis une demie décennie, écouter notre instinct ; suivre notre élan. Surtout lorsque tout devient compliqué.

Donc :

  • Oui, nous souhaitons promouvoir l’habitat partagé ; nous y croyons et sommes convaincus qu’il s’agit d’une réponse valable aux enjeux actuels, notamment tel que promu par le mouvement Colibris. Néanmoins pas au prix du bien-être individuel. Et pas comme seule réponse possible à ces enjeux.
  • Oui, nous voulons continuer de nourrir cet éco-système local auquel nous nous intégrons depuis un an, dont nous nous sentons humblement partie prenante.
  • Oui, nous souhaitons continuer de nourrir des projets communs avec Mélanie et Joël, sans parler des Bordiers, de mener des actions ensemble, de construire ensemble une société plus juste et un avenir heureux pour nos enfants ; enfin pour l’instant surtout les leurs. Et ce pour plein de raisons ; l’amour et la confiance en faisant partie intégrante.
  • Oui, nous souhaitons par contre construire et mener un projet de vie et d’habitat plus simple, à notre image, aujourd’hui à deux, Justine et moi ; peut-être demain à plusieurs, nous verrons bien.

Comment ça des conseils ?

Plus que des conseils, voici ce que nous retenons pour nos éventuelles futures aventures d’habitat partagé. Nous les partageons d’abord pour ne pas oublier, ensuite au cas où cela pourrait servir à d’autres, car c’est bien là notre principal objectif à tenir ce blog.

  • 6 mois est effectivement un bon laps de temps pour expérimenter la vie collective avant d’entériner une décision « définitive ». Il peut arriver (surtout à nous) de vouloir entériner la décision plus (trop ?) tôt ; nous avons appris que seul le temps permet de bien connaître les fonctionnements mutuels et de constater à quel point ils sont compatibles.
  • Commencer en préservant des espaces privés suffisamment importants, et en mutualisant plutôt moins que plus, pour éventuellement aller vers plus de mutualisation au fil de l’expérience.
  • Privilégier un projet avec au moins trois foyers. Plus on est de fous, plus on rit ! Et puis il y a plus facilement l’un des foyers qui peut équilibrer les relations. Enfin à mon sens plus de chances pour que l’un au moins des foyers contribue à ne pas perdre de vue le rêve.

C’est tout, pour le moment. A bientôt pour la suite, dans la joie, la bienveillance, le partage (bien sûr !) et le respect de tout. Hauts les cœurs ; on avance ! 🙂

PS : Bientôt on vous parlera quand même de notre nouvel habitat, la Rêvolution, qui nous a permis de tripler notre surface habitable… ça avance on vous dit !

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